1. INTRODUCTION À LA LISTE DES
TRAVAUX TRANSDISCIPLINAIRES

Basarab Nicolescu

Apparu il y a trois décennies dans les travaux de Jean Piaget, le mot
transdisciplinarité a été inventé à l’époque pour traduire le besoin d’une mise en relation entre les disciplines, surtout dans le domaine de l’enseignement. Aujourd'hui, selon Encyclopedia of Life Support Systems (EOLSS), la transdisciplinarité désigne un nouveau mouvement philosophique.

Le besoin indispensable de liens entre les différentes disciplines s'est traduit par l'émergence, vers le milieu du XXe siècle, de la pluridisciplinarité et de l'interdisciplinarité.

La pluridisciplinarité signifie l'étude d'un objet d'une seule et même discipline par plusieurs disciplines à la fois. L'interdisciplinarité a une ambition différente de celle de la pluridisciplinarité: le transfert des méthodes d'une discipline à l'autre. La transdisciplinarité signifie, comme le préfixe trans l'indique, ce qui est à la fois entre les disciplines, à travers les différentes disciplines et au delà de toute discipline. Elle est concernée par le problème des valeurs. Sa finalité est la compréhension du monde présent.

La recherche disciplinaire s'adresse, tout au plus, à un seul et même niveau de Réalité. En revanche, la transdisciplinarité s'intéresse à la dynamique engendrée par l'action de plusieurs niveaux de Réalité à la fois. La découverte de cette dynamique passe nécessairement par la connaissance disciplinaire. La transdisciplinarité, tout en n'étant pas une nouvelle discipline ou une nouvelle hyperdiscipline, se nourrit de la recherche disciplinaire, qui, à son tour, est éclairée d'une manière nouvelle et féconde par la connaissance transdisciplinaire.

Dans mon livre Nous, la particule et le monde paru en 1985 (voir Section 3. Livres et direction d'ouvrages collectifs, Partie "Travaux scientifiques") j'ai étudié les conséquences épistémologiques et philosophiques de la physique quantique et j'ai introduit la notion de niveaux de Réalité.

Donnons au mot "réalité" son sens à la fois pragmatique et ontologique.

Nous entendons par Réalité, tout d’abord, ce qui résiste à nos expériences, représentations, descriptions, images ou formalisations mathématiques. La physique quantique nous a fait découvrir que l’abstraction n’est pas un simple intermédiaire entre nous et la Nature, un outil pour décrire la réalité, mais une des parties constitutives de la Nature. Dans la physique quantique, le formalisme mathématique est inséparable de l’expérience. Il résiste, à sa manière, à la fois par son souci d’autoconsistance interne et son besoin d’intégrer les données expérimentales sans détruire cette autoconsistance. L’abstraction fait partie intégrante de la Réalité.

Il faut aussi donner une dimension ontologique à la notion de Réalité, dans la mesure où la Nature participe de l’être du monde. La Réalité n’est pas seulement une construction sociale, le consensus d’une collectivité, un accord intersubjectif. Elle a aussi une dimension trans-subjective, dans la mesure ou un simple fait expérimental peut ruiner la plus belle théorie scientifique.

Il faut entendre par niveau de Réalité un ensemble de systèmes invariant à l’action d’un nombre de lois générales : par exemple, les entités quantiques soumises aux lois quantiques, lesquelles sont en rupture radicale avec les lois du monde macrophysique. C’est dire que deux niveaux de Réalité sont différents si, en passant de l’un à l’autre, il y a rupture des lois et rupture des concepts fondamentaux (comme, par exemple, la causalité).

Bien entendu, nous devons distinguer Réel et Réalité. Le Réel signifie ce qui est, tandis que la Réalité est reliée à la résistance dans notre expérience humaine. Le réel est, par définition, voilé pour toujours, tandis que la Réalité est accessible à notre connaissance. On comprend ainsi pourquoi notre notion de "niveaux de Réalité" est radicalement distincte de celle de "réel voilé", introduite par Bernard d'Espagnat.

Les niveaux de Réalité sont radicalement différents des niveaux d’organisation, tels qu’ils ont été définis dans les approches systémiques. Les niveaux d’organisation ne présupposent pas une rupture des concepts fondamentaux : plusieurs niveaux d’organisation appartiennent à un seul et même niveau de Réalité. Les niveaux d’organisation correspondent à des structurations différentes des mêmes lois fondamentales.

Heisenberg, dans ces écrits philosophiques, s'est beaucoup rapproché du concept de "niveau de Réalité". Dans son Manuscrit de 1942 (publié en allemand seulement en 1984 et traduit en français en 1998) Heisenberg, qui a bien connu Husserl, a introduit l'idée de trois régions de la réalité, aptes à nous fournir l'accès au concept de "réalité" lui-même : la première région est celle de la physique classique, la deuxième - de la physique quantique et des phénomènes biologiques et psychiques et la troisième est celle des expériences religieuses, philosophiques et artistiques (Werner Heisenberg, Philosophie - Le manuscrit de 1942, Seuil, Paris, 1998, traduction de l'allemand et introduction par Catherine Chevalley). Cette classification a un fondement subtil : celui de la proximité de plus en plus grande entre le Sujet et l'Objet.

Dans le même livre Nous, la particule et le monde, fondé sur le théorème d'incomplétude de Gödel, j'ai émis l'hypothèse que, dans la mesure où la théorie unifiée des interactions physiques sera axiomatique et entièrement formalisée, elle sera nécessairement incomplète. La même idée a été exprimée en 2002 par Stephen Hawking, dans sa conférence "Gödel and the End of Physics" présentée à la célébration du centenaire de la naissance de Paul Dirac
http://www.damtp.cam.ac.uk/strings02/dirac/hawking

Dans mon livre sur le penseur chrétien Jakob Boehme, contemporain de Galilée, j'ai essayé de répondre à une question formulée par Joseph Needham: pourquoi la science moderne est-elle née en Occident (Réf. L2) ?

Enfin, dans mon ouvrage La transdisciplinarité (Réf. L4), fondé sur la physique quantique et la phénoménologie de Husserl, je propose une méthodologie de la recherche transdisciplinaire, fondée sur trois piliers : les niveaux de Réalité, la logique du tiers inclus et la complexité.

Sur le plan de l'action, j'ai fondé en 1987, en accord avec 54 personnalités du monde scientifique et culturel, le Centre International de Recherches et d'Études Transdisciplinaires (CIRET), Association régie par la loi de 1901, qui regroupe actuellement 164 membres de 26 pays. Nous avons élaboré, en collaboration avec l'UNESCO (programme 28 C/5), le projet Évolution transdisciplinaire de l'Université, qui a été présenté comme document de travail au Congrès international What University for Tomorrow? (Ascona, Suisse, 30 avril - 2 mai 1997). Les propositions concrètes peuvent être trouvées sur notre site
http://nicol.club.fr/nicol/ciret/
Elles ont été résumées dans le dossier "Université" publié par "Le Monde de l'Éducation" du mois d'octobre 1997. Des expériences conformes aux recommandations du congrès de Locarno ont déjà en été effectuées dans plusieurs pays : aux USA, au Brésil (à l'Université de São Paulo), au Canada, en Australie, en France, en Suisse, en Espagne et en Roumanie (où un atelier transdisciplinaire, fondé en 2002 dans la ville de Cluj, porte mon nom). Le congrès de Locarno a stimulé aussi une réflexion théorique et l'invention des méthodes d'éducation en relation avec les nouvelles technologies de l'information et de la communication. L'éducation transdisciplinaire que nous préconisons est proche, dans le domaine de l'enseignement des sciences, de celle élaborée par Leon Lederman aux USA et Georges Charpak en France.

J'ai fondé en 1996, aux Editions du Rocher, la collection "Transdisciplinarité", où j'ai publié jusqu'à présent 15 livres.

Sous mon impulsion l'Université de Lisbonne et la Commission Nationale UNESCO du Portugal ont organisé en 1994, en collaboration avec le CIRET, le Premier Congrès Mondial de Transdisciplinarité (Convento da Arràbida, Portugal, 2 - 7 Novembre 1994), avec le patronage du Président de la République Portugaise Màrio Soares. Les participants au congrès ont adopté une Charte de la Transdisciplinarité qui a été depuis signée par des centaines de chercheurs transdisciplinaires dans le monde. En septembre 2005, a eu lieu au Brésil le Deuxième Congrès Mondial de Transdisciplinarité. Il a été organisé par le Centre d'Education Transdisciplinaire (CETRANS) de l'Université de São Paulo, la Commission Nationale UNESCO du Brésil et le CIRET.

Une thèse de doctorat en philosophie a été consacrée à l'étude de mes travaux transdisciplinaires (ainsi qu'à ceux d'Edgar Morin) : Emanuela Bambara, Alle Radici della Transdisciplinaritá - Edgar Morin e Basarab Nicolescu, Universitá degli Studi di Messina, Italie, 2002, 388 pages. J'ai été membre du jury de doctorat en philosophie de Diane Laflamme, Observation de second degré et regard transdisciplinaire appliqués à un exercice d'attestation de la capacité éthique, Université de Montréal, Montréal, Canada, 2000, 184 pages. Aussi, plusieurs thèses de doctorat (au Brésil, en France, en Espagne, au Canada) et un millier d'articles et de livres ont largement cité et commenté mes travaux.

Il y a actuellement plus de 36000 pages Internet citant mon nom et mes travaux, selon le moteur de recherche Google
http://www.google.com/search?q=%22Basarab+Nicolescu%22&num=100&sa=Google+Search

Je suis régulièrement invité à donner des conférences et des cours dans différentes Universités. Ainsi dans l'année universitaire 2001-2002, j'ai donné le premier cours de transdisciplinarité dans une université : Histoire, fondements et apports de la transdisciplinarité à l'Université de Gérone en Espagne. En 2003, j'ai donné un cours du même titre à l'Université de Sherbrooke au Québec et en 2007 je vais donner un cours de méthodologie transdisciplinaire à la Faculté d'Etudes Européennes de l'Université Babes-Bolyai de Cluj-Napoca (Roumanie), à l'intention des étudiants en doctorat en sciences exactes et en sciences humaines.